Interview d’Erik Truffaz

Arkhangelsk. Un nom étonnant pour le nouvel opus du quartette du trompettiste Erik Truffaz qui, tout en sensualité et poésie, nous offre une sorte d’apparition musicale ramenée tout droit du grand froid russe. Rencontre.

Truffaz, trompettiste voyageur, toujours entouré de ses fidèles compagnons de route – Marcello Guiliani à la basse, Patrick Muller aux claviers, Marc Erbetta à la batterie et aux percussions -, s’en sont allés au-delà du cercle polaire, le temps d’une tournée. Ils en sont revenus émerveillés, de la matière musicale plein la tête. Mais cette exploration de terres nouvelles ne s’est pas arrêtée là. Avec ‘Arkhangelsk’, à la poésie des étendues de Russie, Erik Truffaz a voulu associer l’univers de la chanson avec les voix du Britannique Ed Harcourt et de Christophe, ainsi que le flow de Nya, membre à part entière de la “famille”. Des voix en apesanteur se mêlant aux nappes de sons de la trompette et voilà que resurgit l’ombre bienveillante de Chet Baker. Pop, rock, trip-hop et évidemment drum’n’bass et jazz, ‘Arkhangelsk’ est au final un assemblage cohérent et équilibré, ample et nuancé, alternant instants fragiles avec d’autres plus incisifs.

‘Arkhangelsk’, le titre de votre dernier opus, est un titre qui, de par sa forme et sa sonorité, dégage énormément de mystère…

Déjà quand on a réussi à le prononcer, on est content (rires). C’est la cité des archanges, une ville en Russie où se trouve le cimetière des sous-marins russes, en face des îles Solovski, archipel du goulag, perdu dans les brumes de la mer Blanche.

C’est un album d’atmosphères, envoûtant. Quelles ont été vos sources d’inspiration?

C’est beaucoup plus facile pour un groupe comme nous d’enchaîner 45 minutes d’improvisations déstructurées, avec des ambiances qui partent dans tous les sens, que de construire autour d’une chanson. Faire un morceau comme ‘Nobody Puts the Baby in the Corner’, qui soit enjoué et rythmiquement intéressant, a constitué pour nous un travail nouveau et infiniment plus difficile. Alors nous sommes allés puiser ici et là quelques idées chez des artistes aux univers très personnels. Comme chez Tom Waits, Björk ou Radiohead. Tom Waits est un artiste très talentueux lorsqu’il s’agit de trouver des rythmes subtils. Ses productions sont prodigieuses, avec le souci permanent de l’innovation. Il est capable d’enregistrer avec des poubelles ou des radiateurs. Et sur l’album ‘Arkhangelsk’, nous avons essayé de faire un usage des percussions un peu similaire. Sinon, dans le domaine de l’électronique, Thom Yorke fait preuve d’une imagination phénoménale. En outre, une autre de mes sources à laquelle je vais souvent puiser est celle des musiques de films, chez un réalisateur comme Martin Scorsese, par exemple. Dernièrement, les bandes originales de films comme ‘Babel’ ou ‘Volver’ m’ont vraiment captivé.

A l’équilibre, chant et musique sont porteurs d’une réelle intensité dramatique. Comment s’est déroulée la construction de ce disque?

L’enregistrement de l’album a nécessité une dizaine de jours, pendant lesquels je me suis entouré de personnes très réactives. Nous avons choisi d’inviter Christophe et Ed Harcourt car ce sont deux artistes que je connais bien humainement. J’ai déjà joué une fois avec Ed Harcourt lors d’un hommage à Chet Baker, au New Morning, à Paris. Ensuite, je l’ai invité à Londres. Avec Christophe, nous avions déjà collaboré sur une tournée. Pour ‘Arkhangelsk’, ils ont posé leurs conditions dès le départ : oui pour l’enregistrement mais non pour les répétitions. Donc on a écrit des chansons et on leur a envoyées. Ce sont des gens qui ont un pouvoir d’investissement très fort et très rapide, avec une capacité à se mobiliser vraiment étonnante. Avec eux, tout effort est créateur. Ce sont des passionnés et des perfectionnistes qui, en un instant, te font passer une maquette à l’état de chanson. Ed Harcourt est quelqu’un d’extrêmement doué, multi-instrumentiste, qui a d’ailleurs participé au travail de composition. Il est notamment l’auteur du refrain de ‘Snake Charmer Man’. Pour ‘Nobody Puts the Baby in the Corner’, nous avions apporté tout au plus une maquette. Ed Harcourt a inventé la mélodie et les paroles. De même avec Christophe, sur ‘L’Un dans l’autre’, c’est une belle rencontre entre sa voix et notre musique.

Nya est encore des vôtres pour ce nouvel album. C’est un artiste qui vous accompagne depuis longtemps et qui est essentiel à votre musique…

Nya fait partie de notre famille. C’est quelqu’un qui compte beaucoup d’un point de vue musical et personnel. Et il est à l’origine d’une partie de notre reconnaissance au niveau international. Il a popularisé notre musique. Lui aussi fait partie de ces artistes qui ont la capacité de créer dans l’instant. Il vient pourtant d’un tout autre monde : il est docteur en sociologie. Et concernant la chanson sur laquelle il a posé sa voix, ‘Trippin’ the Lovelight Fantastic’, je dois avouer qu’au départ, je n’avais même pas pensé qu’il pourrait en faire quelque chose. Et pendant une prise de son pour un concert, il a pris le micro et il nous a improvisé un truc.

A propos de son périple à Arkhangelsk, Marcello Giuliani avouait : “On aurait dit une hallucination, mais tout cela était bien réel.” Peut-on parler de votre nouvel opus comme d’une hallucination musicale?

Je ne peux pas dire si c’est juste ou pas. C’est votre ressenti personnel. Maintenant, je suis ravi que vous pensiez ça de l’album. Cela rejoint un peu le texte que j’ai ajouté dans le livret, à propos de toutes ces maisons complètement déstructurées, nées du chaos. Pour notre travail de construction musicale, nous fonctionnons un peu de la même manière. L’idée que du chaos naît peu à peu une structure est très importante dans notre musique. On compose des morceaux en confrontant nos improvisations. Et aux contours indéfinis se substituent progressivement ceux du morceau final. Notre musique est très impressionniste. La Russie est très impressionnante et impressionniste. Voire même surréaliste.

La pochette de votre album représente la façade d’une maison sur laquelle ont été accumulées planches de bois, fenêtres et autres ferrailles. Un mélange de textures qui ressemble beaucoup à votre album, à votre musique et à votre vie?

Nous jouons avec les textures, avec les formes, c’est vrai. On n’a pas de musique privilégiée. Chez moi, j’écoute de la musique indienne, rock, jazz, classique. J’ai du mal à privilégier un seul genre. La musique que j’écoute correspond à des sentiments, des émotions à un instant donné. D’ailleurs, je ne peux rien privilégier… à part ma famille. J’aime jongler avec les styles musicaux comme j’aime le faire avec mon environnement. Tantôt à la campagne, tantôt en milieu urbain. Les deux sont importants. Je pense que la vie ne se situe pas dans l’immobilité. Je ferais presque l’éloge du nomadisme. Le bonheur est nulle part et partout à la fois. Je bouge énormément et je ne suis pas sûr que le bonheur soit dans l’acquis et la propriété. En voyageant beaucoup, je m’aperçois qu’il s’agit d’une notion très relative, que le monde occidental a souvent tendance à confondre avec celle de la propriété : “Plus on a, plus on est heureux.” La peur fait qu’on a besoin de posséder. On s’embourbe là-dedans et on passe notre vie à payer pour posséder. Le monde est très riche. La difficulté est de parvenir à circuler dans tous ses univers sans en subir trop les inconvénients. J’essaie d’appliquer tout cela à ma musique.

Voilà près de 15 ans que vous menez vos explorations musicales avec votre quartette. On ressent une très grande cohésion dans vos compositions…

Ca fait longtemps qu’on cause ensemble, musicalement parlant. On sait s’arrêter de parler, s’écouter, se passer la main. Mais on essaye toujours d’aller plus loin. Maintenant, très bien se connaître a aussi ses inconvénients. C’est plus difficile de se surprendre. C’est pour cette raison que parfois, on arrête de se voir pendant un an, histoire de régénérer les esprits et les idées.

Quel regard portez-vous sur votre parcours?

Ce serait mentir que de dire que je ne porte aucun regard sur ma carrière. Mais c’est vrai que si je me pose des questions, c’est avant tout pour l’avenir, beaucoup moins sur le passé. J’ai tendance à rabaisser les propos des journalistes quand ils m’encensent trop et je me dis surtout que l’on a eu un bol incroyable. Pouvoir voyager, jouer de la musique et en vivre, être compris. Je crois que je suis juste émerveillé par la chance que j’ai.

A Paris, l’association Paris Jazz Club se mobilise pour défendre une certaine idée du jazz, celle des clubs. Quel regard portez-vous sur la place consacrée au jazz aujourd’hui?

Ce qui fait vivre les musiciens, c’est de pouvoir jouer régulièrement. En cela, les clubs ont un rôle primordial. Et c’est évident que la culture devrait aller dans le sens de ce genre de lieux. Mais on n’est pas dans une dynamique d’altérité gratuite et généreuse mais dans celle qui consiste à se servir du connu pour faire de la pub. Je ne sais pas si, en France, la culture est profondément politique, mais on a tendance à aider les gens quand ils n’en ont plus besoin. Le système fonctionne selon une forme pyramidale, avec une hiérarchie importante et beaucoup de formalités. Pour les intermittents qui sont à la base de l’édifice, c’est très compliqué.

Vers quelles contrées inexplorées s’orienteront vos prochaines prospections musicales?

Il y en a beaucoup. Des projets en Inde, de musique de film. Et surtout, une tournée pendant deux ans en Europe et ailleurs. Bref, je vais retourner faire le nomade.